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TINDER : entre recherche de soi et plaisir égocentrique

Article-témoignage 1

TINDER : entre recherche de soi et plaisir égocentrique

ou comment l’orientation sexuelle ainsi que la société influencent notre choix

par Pierre Bouillé

En tant qu’application préférée des jeunes français, Tinder devait avoir quelque chose de spécial pour autant plaire. 

 

La logique de la « dating-app » est bien simple : des profils se présentent à nous, et en un coup vers la droite ou vers la gauche, il est possible de faire comprendre à l’autre qu’il nous plaît ou non. C’est d’ailleurs cet aspect assez consumériste que l’on reproche souvent à l’application : nous présenter des êtres humains dans une sorte de réification.

Pourquoi Tinder plaît-il autant ? Quels ingrédients conjuguer afin de plaire à la majorité ? J’ai mené l’enquête grâce à trois témoignages.

 

La question du pourquoi n’est pas simple à résoudre. En fonction des personnes interrogées, les réponses varient énormément et certaines sont parfois assez étonnantes. Cet article va progresser au fur et à mesure des entretiens, retranscris intégralement ici.

Mathieu *, 19 ans, étudiant, (* NB : le prénom a été changé) fut le premier à être interrogé, voici son entretien :

Pierre : Mathieu, tu es homosexuel, comment vis-tu ton orientation sexuelle au quotidien ?

Au quotidien, je n’ai pas de problèmes avec cela. Je suis à l’aise avec mon homosexualité, mes amis le savent. Par contre ma famille ne le sait pas, là ce serait plus compliqué. Je n’ai jamais connu de harcèlement de rue ou même d’insultes par rapport à mon orientation sexuelle.

Pierre : Tinder a-t-il changé ta façon de voir ton orientation sexuelle ?

Ce n’est pas tant Tinder en lui-même qui a changé cela, mais plutôt le fait d’en parler avec d’autres garçons qui peuvent vraiment me comprendre. Mais Tinder, au final, ce n’est que virtuel, je préfère de loin les véritables discussions autour d’un café.

Pierre : Depuis combien de temps utilises-tu l’application et quels étaient tes a priori ?

Je suis sur Tinder depuis 2 ans. Je n’avais pas tellement d’a priori, j’ai juste voulu essayer parce que cela relevait de l’inconnu pour moi.

Pierre : Ton entourage t’a –t-il déjà fait des remarques quant à ton utilisation de Tinder ?

On ne m’a jamais fait de remarques négatives à vrai dire. Après, je sais ce qu’en pensent en général les gens, que c’est néfaste, que cet aspect très consumériste est au centre de tout. Et pour être honnête, je leur dirais que ce n’est pas totalement faux.

Pierre : Comment fais-tu ton choix sur Tinder ? Le fais-tu au plus vite en ne regardant les photos ?

Cela va vraiment dépendre du contexte. Lorsque je m’ennuie, j’ai plus tendance à vraiment tout regarder, alors que si je n’ai qu’une minute à perdre, là je vais swiper à toute vitesse.

Pierre : Le fait que tu prennes l’initiative de rechercher des personnes avec qui construire quelque chose lorsque tu es pressé n’accentue-t-il pas l’aspect consumériste reproché à Tinder ?

C’est vrai, ça l’accentue. Je n’y avais jamais pensé jusque-là, mais maintenant cela m’apparaît plutôt clair.

Pierre : As-tu déjà construit quelque chose de sérieux avec Tinder ?

Non jamais, j’ai déjà rencontré d’autres garçons, mais ça n’a jamais rien donné de plus. Pour être honnête je suis plutôt là pour dialoguer que pour vraiment tenter de construire absolument quelque chose avec quelqu’un.

Pierre : Comment définirais-tu alors la force qui t’a poussé à t’inscrire sur Tinder ?

Je pense en réalité que c’était une recherche de moi-même. Quand j’ai su que j’étais homosexuel, je ne savais pas tellement comment gérer cela. Je me suis inscris sur Tinder dans le but précis de trouver des personnes comme moi avec qui en parler librement, avec qui je pourrais mieux me comprendre, mieux savoir qui j’étais finalement.

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Il est bien vrai que nous avons besoin de nous reconnaître en autrui pour mieux nous appréhender, pour mieux savoir qui nous sommes réellement. C’est en tout cas ce qu’a longuement développé Mathieu.

Ghislain est lui aussi homosexuel, pourtant il ne voit pas du tout le même but en Tinder.

Pierre : Comment vis tu ton orientation sexuelle au quotidien ?

Je la vis bien mais comme je travaille dans un milieu très masculin, le bâtiment, ce n’est pas quelque chose que j’affiche comme d’autres personnes le font assez ouvertement. Pour moi, ce qui tourne autour de ma vie privée n’est pas quelque chose que j‘aborde avec mes collègues.

Il y a souvent des petites blagues ou des remarques par rapport à mon orientation sexuelle. Ce n’est pas des insultes, loin de là. Mais c’est tout de même assez embêtant, on me fait clairement comprendre que le fait d’être avec une fille ne me concerne pas…

Pierre : Tinder a-t-il changé ta façon de percevoir ton orientation sexuelle ?

Non. J’avais fait le travail avant, à la fin de mon adolescence. Avant de me mettre sur Tinder, j’avais de bons espoirs, je pensais que le côté innovant allait permettre de rencontrer des gens intéressants, mais j’ai vite compris que ce ne serait pas ça.

Pierre : Tu n’es pas sans savoir que Tinder est vivement critiqué quant à son aspect « consumériste », très physique. Toi, comment choisis-tu les gens avec qui tu vas matcher ?

Cela dépend. C’est la photo qui m’attire en premier, mais aussi les centres d’intérêts communs, qui m’amènent souvent à cliquer sur le profil. Je ne regarde presque jamais la biographie. Même lorsque je m’ennuie il m’arrive de swiper vraiment frénétiquement. Cela contribue à l’effet consumériste, c’est pour ça que j’ai supprimé l’application. J’étais arrivé à presque 2000 matchs avec des garçons, et pourtant j’ai dû en rencontrer seulement deux.

Il y a une démarche très égocentrique dans l’utilisation de Tinder, et moi j’avais une démarche vraiment plus honnête. Je sais que beaucoup de personnes avec qui j’avais matché ne voulaient que voir s’ils pouvaient être désirés en montrant telle ou telle photo d’eux. Ce n’est pas ce que je voulais, et c’est pour cela que je pense qu’il y a quelque chose qu’il relève vraiment de l’égocentrisme sur cette application.

Ce qui m’y a fait y rester, c’est l’espoir.

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Tinder, c’est donc une aspiration à autre chose. Une volonté de trouver, par un monde virtuel, une sorte d’exutoire à notre présent réel. C’est vers ce point que convergent en tout cas les deux expériences de Mathieu et de Ghislain. Aussi, sur l’application, certaines personnes développent parfois un langage très cru, choquant même. Si choquant, qu’à l’entendre dans la vie réelle, nous en resterions abasourdis. Mais là réside la magie de Tinder : dire ce que l’on veut sans conséquence, et si cela ne va pas, on bloque la personne.

Alors oui, Tinder développe un caractère profondément consumériste chez ses utilisateurs : commander d’autres plats, les goûter, pouvoir les renvoyer en cuisine s’ils ne leur conviennent pas. Alors, quand on dresse ce tableau, qui semble si noir, de Tinder, comment peut-on encore vouloir s’y inscrire ?

Peut-être déjà veut-on faire l’expérience de ce qui nous est inconnu même si cela nous est déconseillé par autrui. Mais surtout, peut-être désire-t-on croire en l’amour, croire en la rencontre qui changera notre morne quotidien.

C’est cette rencontre qu’Amélie a faite et de laquelle elle témoigne devant moi.

« Avant d’utiliser Tinder, je voyais vraiment cette application comme celle des gens désespérés, mais en fait c’est exactement comme dans la vraie vie : on trouve des forceurs et des mecs cools. Pour moi, la popularité de l’appli est telle et on trouve tellement de tout que dans quelques années Tinder sera aussi populaire que Twitter ou Instagram, par exemple. Je pense qu’il faut être ouvert d’esprit pour comprendre que Tinder n’est pas malsain.

Pour choisir, je regarde déjà si le mec me plaît, ensuite je regarde sa biographie et là, c’est les biographies drôles qui m’attirent le plus, le reste c’est boring. Sur une trentaine de profils, je dois en swiper un seul je pense. Je n’engage jamais la conversation, ça fait un tri naturel entre les gars vraiment intéressants et ceux qui m’ont swipée juste comme ça. Je trouve cela un peu hypocrite de penser que Tinder a un aspect consumériste car dans la vraie vie, on fait pareil, on regarde le physique et si la personne nous plaît, alors là on y va.

J’ai déjà eu une relation très sérieuse grâce à Tinder. Je m’y étais inscrite après une relation difficile, et désastreuse qui avait duré un an. Au bout d’une semaine j’ai rencontré un garçon adorable mais qui habitait un peu loin. Il était gentil, mignon, intelligent. Mes parents l’adoraient. Je suis restée cinq mois avec lui, on a arrêté à cause de la distance, mais c’est une très bonne expérience, et la preuve que Tinder, ça marche.

En ce qui concerne le slutshaming j’en ai beaucoup été victime dans la rue, à coups de « t’étonne pas si tu te fais violer si tu t’habilles comme ça »; sur Tinder non, en même temps, les gars ne vont pas griller leur chance avec moi ».

 

Le photographe : Robin Secco (http://www.robinsecco.com)

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