Rollo Greb Editions

Naître femme

J’ai 17 ans . Jusqu’à maintenant, je pensais que tous les Hommes naissaient libres et égaux en droits. Je pensais aussi que l’école donnait les mêmes chances à chacun. Que moi, fille, j’aurai les mêmes chances de réussir que mon voisin.

Tout de suite après avoir découvert que quelque chose nous dépassait, qui était encore plus indéfini que la vie elle-même; la mort, et avoir obtenu la non-réponse de ma première désillusion, j’ai réalisé que cet embarras initial était loin d’être le seul objet contre lequel ma conscience allait buter.
 Tout de suite après, la controverse des genres s’est imposée à moi comme un obstacle abrupt qui laissait à ma conscience pour seul objet ma rage et mon incompréhension. Et ces pourquoi étourdis me convenaient dans leur douce vacuité, réduisant ma curiosité d’antan à une vague menace de déception. Aucun enfant ne peut se satisfaire de la réponse d’un adulte, parce qu’elle est précisément la négation d’une réponse : elle est ce bon sens écœurant d’évidence et porte en elle toute l’irritation de la bienfaisance. 

Mais brimant notre part d’indétermination elle nous conditionne à ne penser que par l’usage inévitable d’une vie trop douloureuse et à ne regarder la mort que comme une échéance plutôt que la vie comme une finalité.

J’ai donc découvert à l’âge de trois ans que je ne pouvais être Dieu et de cette terrible désillusion se sont engendrées toutes les interrogations existentielles. À finir par la controverse des genres. C’est Amélie Nothomb qui a compris que cet effondrement de notre ego est la cause de toute notre instabilité, notre besoin de retrouver cette fusion avec notre mère que la naissance nécessite qu’on perde. J’ai perdu cet absolu-là, et ma vie s’acharne en quête des autres.

Et puis, peu à peu, j’ai compris que pour nous, femmes le combat serait encore long. Ça, on ne nous le dit pas. Non, on nous laisse tous dans nos illusions. Puis tout revient en boomerang : depuis ma naissance, on m’a éduqué à être ce qu’on voulait que je sois. Sans doute en partie à raison, mais aussi grandement à tort. Par moment, j’aimerais connaître l’être que j’aurais été dans un monde où les filles ne sont pas destinées à porter du rose et les garçons du bleu. J’aurais aimé connaître mes rêves si on m’avait proposé de faire du foot à la place de la danse. Je pourrai les accepter ces normes. Me dire qu’elles sont dans ma nature. Rester dans mes illusions comme le font la plupart des gens. Ne pas me battre. Abandonner.

Quand on ne peut pas savoir quelle est notre réelle fin, la vie ou la mort, comment s’attendre à ce qu’autre connaissance bien plus finale que celle de notre enterrement trouve une réponse formulable ? Car juste à côté de ma mort se trouve mon prochain, bien au masculin comme il se doit, mes prochains toujours plus nombreux mais toujours au masculin. C’est une règle, admise, immuable, éternelle et ancestrale. La règle des genres et celle du prochain.

Parce que Simone de Beauvoir est moins connue pour son talent que pour son statut de femme de lettres, il y a une objection de taille à soulever. Comme un menhir qui plane dangereusement au-dessus de nos têtes aussi blondes que chevelues, la suprématie du sexe mâle règne sans l’ombre d’un doute.

Je suis condamnée par l’accidentel de mon sexe à être en deuxième. Si je passe devant physiquement par méfait de galanterie, je me retrouve après moralement. Psychologiquement.
J’engendre mais ne puis être que la réceptrice de l’élan vital. Je passe en second. Je suis le deuxième sexe. Et l’on s’est cru obligé de m’attribuer une place factice dans le monde matériel là où rien n’est plus inégal dans l’ordre des idées. Et ce dédain de galanterie masculine rendant nécessaire une certaine considération féminine n’en renforce que la vanité et la fragilité.

Je serais pourtant aussi stupide de penser que les choses ne bougent pas. Que je n’ai pas une chance immense de vivre en France, où nos illusions sont sans doute plus proches de la réalité que dans une bonne partie du reste du monde. Le monde n’est-il pas en partie dirigé par des femmes ? Angela Merkel ou Theresa May sont à la tête d’importantes puissances mondiales, Hillary Clinton a perdu de peu les éléctions qui auraient fait d’elle l’être vivant le plus puissant du monde ! Et en France, le premier parti du pays n’est pas capable de présenter plus d’une candidate femme à ses primaires. Tant de voix qui se mélangent, tant d’opinions qui se contredisent. Je suis perdue. La défense des droits des femmes, c’est un fouilli qui n’a ni foi ni loi. Il n’y a un seul courant ni un seul but.

Or je veux, moi, surpasser la galanterie. La renier. Bafouer mes droits en tant que faible pour les affirmer haut et fort sur la base d’une égalité. Ce qui est utopique à plus d’un égard. Car hommes et femmes sont définitivement différents, ainsi comment prôner quelconque remise à niveau ?
Par l’union même de leur diversité. Les retrouvailles de leur unicité dans le même élan spirituel que charnel.
Réinventer la force par celle qui m’est propre et qui ne m’a jamais été restituée. Car aux spécificités qu’on prête volontiers, et comme naturellement, aux hommes, répondent les qualités des femmes, qu’on n’avoue pas forcément mais qui obéissent avec autant d’éducation à la nature.

Il serait malvenu d’évoquer ici une puissance aussi superficiellement transcendante que la beauté, mais celle qui régit celle des femmes est purement divine, ce que lui reconnaissent avec charme nos meilleurs hommes de lettre. Cette sérénissime sublimation est comblée par la force virile de l’homme dont la violence s’est instaurée comme inévitablement gouvernante. Mais l’inénarrable peut-il souffrir l’implacable ? Ne se trompe-t-on pas de cible de sarcasme ? Faut-il mépriser la mystérieuse et non plus secrète fragilité de la femme au détriment de l’imposition sans conteste de l’homme ? 
C’est avec diplomatie que j’accorde à la beauté une dualité véridique, tout en lui admettant une nuance légitime.
C’est ainsi qu’il en faudrait faire des caractères propres.
 Tenus par leurs différences, et pas par leurs aspects communs; et pourtant tellement angéliques à considérer dans une unicité toute humaine.

La femme n’est pas un homme avec un e, une ultime insertion que les dieux auraient rendu tristement indispensable, mais la complémentarité qui a attendu l’absolue remise en cause d’Eve en tant qu’Eve et pas comme instrument du mal pour s’affirmer.

Nous sommes deux pour être pleinement humains et pas pour s’annihiler dans la fusion dont nous sommes les expressions du besoin.
Et ce monde ne doit plus être un caprice d’animal politique dans sa vie sauvage et sensitive mais un aplomb de l’intellect qui tend vers la consolation d’une injustice intrahissable et bien propre au cher hystérisme de notre vagin. 

Car si hyster veut en effet dire vagin, il est quelque chose que nous n’avons pas encore appris. 

La femme n’a été créée qu’en dernier, avec les ténèbres et le chaos. C’est Pythagore qui le dit. 

Le théorème du machisme, déjà. 

(image : pochette du super album des Pixies Sufer Rosa)

Louise Bigot et Emma Gresinski

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