Rollo Greb Editions

Loi sécurité globale (article 24) – ce que mon moi habituellement fort politisé en pense globalement

Tu cours. On te poursuit avec une sorte de hachette terrible. Tu sais où trouver de l’aide (la seule aide possible) alors tu accélères, tu te déchires le poumon gauche, et si tu te rappelles du reste, c’est que tu finis par atteindre le sanctuaire : tu hurles ce que tu peux encore extraire de ton corps (livres ta dernière tirade), tu vas mourir, MOURIR putain… Mais personne ne bouge. Les visages qui se retournent un par un te trahissent. Tout le monde te tient captif : ton assaillant arrive. Tu te réveilles.

Sentiment de solitude tellement effroyable qu’il est tout de suite mortifère. Disparition foudroyante de la possibilité de justice. Celle en laquelle tu croyais ton seul refuge, celle-là même, même elle, prend deux pelles pour t’enterrer en rigolant du bon tour qu’elle t’a joué.

Dans les rêves, tes parents te livrent eux-mêmes au monstre que tu fuis. Sueurs froides de constater que tu vas mourir : pas parce que quelqu’un va te tuer, mais parce que personne ne va t’aider.

Dans les rêves, tu meurs toujours, c’est ton unicité qu’on chasse ; le soi comme objet des plus grandes offenses — dans la rue, personne ne te guette comme dans ta conscience. Bien sûr. Mais quand on meurt dans la rue, on ne s’en réveille pas. Et je ne sais pas si t’as vu, mais ça meurt pas mal en ce moment – d’ailleurs, je ne sais pas ce qui m’étouffe le plus, devoir poser ce genre de question rhétorique, ou constater avec une horreur sans borne que tout le monde a bien vu et considère que la réponse adaptée s’édicte sous la forme de cette bien nommée loi sécurité globale.

 

De deux expressions qui provoquent chez moi la même réaction : « loi sécurité globale » et « gardien de la paix ». Je pense au pire – je pense aux effets les plus néfastes, j’écris pour conclure. Parce que le pire existe. Tout abruptement :

Tu sécurises qui avec ton périmètre de globalement deux centimètres sur trois autour de la face du seul coupable de ces lieux?

Gardien de la paix : j’ai l’image (réduite, stéréotypée, fausse, évidemment ; mais mon image, tristement : défais-la) d’un mec pas à l’aise, du genre qui rit grassement quand il entend l’épopée grandiloquente de collègue jlui ai fait ma spéciale il est resté au sol avec cinq fois ma grammaire qui s’indigne, et qui veut renchérir à tout prix avec une anecdote encore plus insupportablement malvenue, pris dans le flash d’un appareil photo officiel, énonçant son titre : gardien de la paix. Qu’on t’ait confié un truc à garder alors que tu tais manifestement si mal des débordements de violence dont tu crois qu’ils méritent la reconnaissance et l’admiration ; qu’on t’ait confié n’importe quoi, m’échappe. Que tu t’appelles gardien (la cérémonie du nom, sa gravité) m’échappe. Que je doive t’appeler gardien me révulse. Mais que ce que tu gardes selon toute désignation et délégation officielle, ce soit la paix, la PAIX ! Oh j’en pleurerais. Un mot si superbe, suspendu à toi, ça m’aurait fait rire jusqu’à l’année prochaine si la seule paix d’un pays entier ne dépendait effectivement pas de toi. Je dis toi, oui ; la seule fierté, en tant que policier, dont tu peux personnellement te revendiquer, c’est d’être à notre service. Et c’est incroyablement beau. J’ai vraiment la dernière envie crois-moi d’appliquer le qualificatif dégoûtant sur ton visage, de barrer ton rôle avec des pensées de haine.

Mais aide-moi : tu me brutalises sans que je sois en tort, tu rédiges ton procès-verbal pour te défendre ; qui est en tort ? Moi. Et si quelque chose peut réparer cette brûlante injustice, t’attribuer le tort, est-ce que ça rend sa sécurité à quelqu’un que de me l’enlever ?

Au final, puisque l’évidence de la réponse frappe presque littéralement : qu’est-ce qu’on entend exactement par protéger l’identité de nos gardiens de la paix en punissant la diffusion de leurs visages ? Je reformule : quel cas cette décision isole-t-elle, rend-elle possible avec le plus de frais ? Le cas dans lequel ils sont en tort, tu es inculpé.e, et le matériel pour te rendre justice est supprimé. Tout rudimentaire que ce soit. Tout le monde a besoin d’être défendu ; pour ça, un organe étatique au-dessus du reste : la police. La police protège les citoyens. La police protège la police. Mais qui nous protège de la police si la police ne peut plus, par cet acte de réflexivité essentiel, rendre compte de ses propres fautes devant le miroir extérieur, objectif de la médiatisation ? Et c’est la possibilité qu’il ne le soit pas qui lui est reproché : mais on se trompe gravement de possibilité en suspendant celle-là même qui retient toute action policière de plonger dans le plus sérieux unilatéralisme. Dans cette noire représentation où l’instrument de la répression n’est réprimé par personne, la justice de l’Etat vaut comme absolue. La possibilité de sa remise en cause est abolie. Le pouvoir du gouvernement ne supporte pas de contre-pouvoir. Et c’est la seule sécurité dont on s’assure doucement.

 

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