Rollo Greb Editions

Le féminisme, à votre avis

Enquête de printemps sur le féminisme.

Ou vous décontenancer dans une bibliothèque et cerner vos dits entre guillemets pour laisser aux non-dits toute notre place dans ce premier article.

 

Le féminisme, c’est l’idéologie de « l’égalité hommes femmes »« Se revendiquer en tant que femme, ne pas se laisser enfermer dans un carcan ». Une manifestation pour conquérir les « droits » de la moitié des habitant.e.s de cette planète.

C’est surtout une définition qui semble tenir en une ligne chez les cibles de notre harcèlement étudiant, là où elle peine à se contenir dans nos six pages d’effusion. Être « prise à froid » (comme en témoigne la réaction légitime d’une gentille dame aux yeux très bleus) incite à condenser en l’expression d’une savante phrase hésitante toute la complexité que recèle le mot.  Et nous implique donc aussi. 

On vous a d’abord évoqué en commençant par le solennel aujourd’hui le drame tout aussi solennel du destin de l’Amérique, référence à laquelle nul n’a failli. Trump, « oh purée ! »« c’est l’horreur ! », c’est aussi avec celui d’un espoir le déclin d’une considération féminine qui s’effrite encore un peu plus, le nouveau Obama ayant à propos des femmes des « idées beaucoup trop traditionnelles et surtout invraisemblables ». Mais comme le disait la jeune interlocutrice qui « fait chier son copain avec ses idées féministes » (et rit de bon cœur de cette franche confession) , c’est « un homme, et pas une loi ». Concrètement rien ne laisse supposer une conduite pire que ses propos outranciers.

Il y avait un tas de BD juste à côté de cette première femme qui a accepté d’esquisser pour nous un rapport de son implication dans le féminisme. Parce que l’insuffisance de notre statut de femme est bien à l’origine de ce -isme des idéaux ; notre réalité nécessitant l’idéal pour se révéler satisfaisante. « Hillary aurait été une figure pour les femmes en politique, c’est sûr ». Mais en pratique, c’est « au niveau légal que les choses doivent subir une amélioration, salariale par exemple ». Et, oui, elle connaissait l’appel à la cessation du travail le 7 Novembre dernier à 16h34, déclaration du mouvement féministe des « Glorieuses ». Rappelons-le, cette mesure a été prise en raison de ces deux mois vacants pendant lesquels les femmes doivent travailler pour gagner autant que les hommes au bout d’un an, c’est-à-dire que s’ils s’arrêtaient précisément à cette horaire, ils gagneraient autant qu’une femme pendant toute l’année. En moyenne, car si cette date est officielle, elle n’en résulte pas moins, déjà, d’un plagiat dont le modèle nous est importé tout droit d’Islande, et, ensuite d’une considération globale des salaires sexués.

Sans pour autant se sentir cernée par la misogynie dans le monde professionnel, elle est consciente que « problème est surtout comportemental. On doit éduquer les hommes. »

 

 

La deuxième femme nous tournait le dos avant de nous révéler des yeux liquéfiants -dont ils ne sont pas à leur première évocation. Si Trump évoque donc pour elle une « purée » pas très appétissante (voire menaçante), il n’en reste pas moins que les élections « ne vont faire qu’accroître le féminisme, surtout avec les positions du nouveau président en ce qui concerne la contraception et l’avortement, notamment ». Si ses propos sur la politique de Trump restent anxieux concernant le destin des Américains, notre interlocutrice déplace le débat sur le clivage culturel qui se propage entre les deux rives de l’Atlantique.

« J’ai vu un reportage sur France 2 récemment, sur des français qui vivaient à Miami, des hommes et des femmes, et -oui, c’est vrai que la diabolisation de Trump par les médias français ne les concernaient pas, ils sont allés voter Trump. Sauf les femmes, elles elles n’ont pas voté, parce qu’elles ne voulaient surtout pas voter Hillary. Elle n’est pas très bien vue aux États-Unis… »

« Vous voyez, conclut-elle, on ne peut rien prédire. Il faut regarder de leur côté pour comprendre. »

Et elle s’imagine déjà avec effroi le « combo gagnant Le Pen/ Poutine/ Trump », reliés pour l’instant par cette simili renaissance d’entre ses cendres du téléphone rouge (à cause des félicitations réciproques des membres de la triade) ; avec la femme pas féminine et encore moins féministe à la tête de notre pays. Ce qui ne ferait que resserrer le « carcan » que le féminisme pointe comme la source de leurs revendications, selon elle.

Nos montres à leur tour nous pointent la fin prochaine de notre temps libre, ou, juste en face, deux hommes assis à la commissure du hall et d’une pièce qui suscitait nos interrogations par son silence. Mohammed à la gauche de Zak, à notre gauche à nous. Dont le tourment s’affiche en grand sur le visage. Intrusion réussie. Car l’un et l’autre possèdent une connaissance partielle de la langue dans laquelle deux étudiantes leur demandent leur avis sur des sujets sociétaux. Mais excentrés du pays avec lequel ils partagent pour l’instant seulement des fauteuils bleus (et éventuellement plus, mais leurs affinités ne nous sont pas connues), ils sont les seuls à nous parler d’une échelle plus vaste dans une langue aux accents d’ailleurs. « Je ne sais pas, moi, le féminisme c’est un droit. Dont l’acquisition est bien plus avancé en Europe qu’en Afrique ou dans les pays arabes. » déclare Zak.

Ils sont cependant d’accord sur la formule du « pourquoi pas. »

« Vous n’avez pas idée de ce que c’est chez moi » renchérit Mohammed, évoquant une région du monde dont le repérage sur une carte se passe de toute précision autre que celle de son prénom, pour le moins caractéristique. « Au Moyen-Orient, tous leurs droits sont réduits, alors qu’en France c’est beaucoup plus avancé. » 

Et aux États-Unis, Trump serait moins le porte-parole d’un machisme avancé que d’une soif inévitable de pouvoir. « La politique utilise le peuple. Il n’y aura aucune égalité, même si il ne respecte pas ses idées arrêtées. Il veut juste le pouvoir. »

Zak, espagnol, porte une réflexion toute autre que « glorieuse » sur la question du salaire, lequel est « très différent en Espagne. Il y a beaucoup plus d’inégalités. -Et beaucoup moins de femmes en politique », glisse-t-il. La femme serait moins valorisée. « Mais les femmes sont différentes. » Tous comme les pays, « les contextes ». « Nos capacités ne sont pas les mêmes : les femmes ont une certaine capacité dans la pensée, là où les hommes ont plus de force. Mais c’est tout à fait naturel », se justifie Mohammed devant notre regard dont la lueur inquisitrice s’était intensifiée avec l’effort qu’il faisait pour nous faire parvenir le fond de sa pensée. Parlant avec les mains. Il faut avoir le formidable de l’étranger pour joindre à la voix le charme des gestes. Zak continue la réflexion avec les aspects « négatifs comme positifs de cette arme à double tranchant » qu’est le sexe. « Une femme est plus faible physiquement, mais elle peut jouer sur cette faiblesse. » Celle-ci ne serait qu’un aspect à prendre en compte occasionnellement. La femme ne devrait pas elle-même se réduire à cette caractéristique, puisque voilà bien là le tranchant négatif. Mohammed et Zak nous ont ainsi permis d’aboutir à une considération développée sur des pays qui le sont un peu moins, qu’eux seuls ont eu à propos des femmes du monde.

 

Nous mettons sur le compte de l’étourderie de nos débuts l’oubli inintentionnel de la demande des prénoms des deux premiers témoins. Cette méprise identitaire ne se reproduira pas.

 

Celui qui passe à côté d’une âme étrangère ne peut ignorer qu’elle murmure quelque chose tout doucement, que nous avons tous nos yeux et toutes nous oreilles pour contempler. 

 

Les deux photos qui illustrent sont issues du dossier « Naked Face » du photographe Dylan Hamm, dont les œuvres me plongent dans l’état béat d’un daydream aussi extatique que celui de Thom Yorke (et le mot perd beaucoup de sa magie en français.)

Voici son site : http://www.dylanhammphoto.com/2312033/home

Ce dossier particulier a attiré mon attention, car il s’immisce avec une indéniable profondeur entre les traits du visage dont les contrastes expriment toute la pudeur. Les deux portraits que j’ai retenus ont été pris lorsque les deux modèles étaient nus. C’était-là toute l’impuissance de cette bouche qui fuyait, cette lueur hagarde au fond du regard qu’avait l’ambition de capturer Dylan Hamm, dont le projet prévoyait de mettre en visu deux photos avec le même cadrage du même sujet et les vêtements pour seule variable.

Cette perspective humaine d’une naturalité totale soumise à l’œil nu m’a beaucoup intéressée: l’homme comme la femme est impuissant face à la nature, et leur visage est le lieu commun de leur soumission à l’ordre des choses. Que n’accable pas le sarcasme d’un homme tout ainsi réduit à sa seule matérialité.

 

Enquête : Louise Bigot et Emma Gresinski

Texte : Emma Gresinski

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