Rollo Greb Editions

Journalistes, et les passants passent

Les idées nous traversent, et parfois, nous traversons les idées : ne passons-nous pas de l’une à l’autre comme nous changeons de trottoir? Nous, passants, ne passons-nous pas avec les idées par les rues et les places, ne sommes-nous pas éternellement inassouvis devant ce dédale de bitume ?

Le journaliste couvre de son ombre ces chemins sinueux. Il se tient devant ce qui se passe. Il survit aux passants, il résiste à leur flux et reflux. Ses mots le placent au-delà du simple événement, puisque ce qu’il en dit est voué à l’éternité… et les badauds sont simplement mortels. Inébranlables dans leurs va-et-viens, et le journaliste et son ombre doivent couvrir toujours ce refrain impétueux. Journaliste, et les passants passent.

Mercredi nous n’étions ni l’un ni l’autre, et c’est précisément par cette imposture que nous nous sommes immiscées dans l’effervescence journalière des boulevards lyonnais. Quotidiennes comme des passantes et aussi ponctuelles qu’à un rendez-vous avec notre avenir d’étudiantes, nous nous sommes improvisées reporters sans âge ni statut ; nous avons obéi aux lois du journalisme en refusant les trottoirs sécurisants des longues rues parallèles pour nous mêler à la foule, en contre-sens.

Ayant quitté les détours de ces considérations passagères et subjectives, nous nous sommes approchées du centre névralgique de la réflexion : nous avons percuté la subjectivité avec l’objectivité et volé du temps au passage d’une vie sur notre chemin.

« Excusez-moi, auriez-vous du temps à nous accorder ? » « Voulez-vous nous accorder de votre immortalité ? »

Vous savez, vous, ce que c’est qu’un journaliste ?

Nous qui arrêtons votre après-midi par ce seul pouvoir que nous interrogeons, nous sommes ponctuellement journalistes pour nous remettre en cause. Ou préciser une orientation dans le journalisme. Qu’importe, nous sommes ponctuelles et quotidiennes, nous passons pour des journalistes. Journalistes, et les passants passent.

Journalisme, et puis quoi encore

Samuel, 50 ans, était assis au milieu du dédale de terre rouge de Bellecour. Il avait une idée sur le journal, une idée tragique comme Samuel Akunis sur Antigone*. (* personnage du livre Le quatrième mur)

« La télé fait tout pour en rajouter, c’est comme une surenchère abusive ». L’argument du manque d’objectivité revient souvent dans son discours. « Je déplore la façon dont c’est amené. Le Bataclan, par exemple, ça a aggravé le drame. C’est dommage ». La déformation de la vérité est aussi quelque chose que regrette Samuel, qui dénonce la perversité d’internet dans le domaine de l’information : « Internet est un outil, pas une source fiable. ». « L’information n’est pas respectueuse. », dit-il aussi.

Sur un banc un peu plus loin, Danielle n’en pense pas moins de la prétendue objectivité des journalistes, qui n’est plus qu’un chiffon qu’on brandit en guise d’étendard idéologique : « Tout est très orienté. », ou encore « les journalistes sont comme un troupeau de moutons » ; voici ce qui ressort de son discours, restant somme toute assez indécis. « Je suis vaguement énervée ; ils sont tous formatés : il n’y a aucun intérêt à suivre les journaux », s’insurge la vieille femme : si en effet ce qu’on nous sert sous couvert d’information universelle ne porte que la marque d’une vérité bafouée, le journaliste perd toute sa légitimité. La même idée anime Virginie, quatre mètres plus loin. « Le journalisme ? Euh … » ; réaction qui nous porte vers la médiatisation, unanimement dénoncée : « je ne lis pas la presse écrite, et je suis anti-informatique », prévient cette mère de famille de 37 ans, avant de renchérir : « France info, ou BFMTV, par exemple, ça vole pas haut ». L’idée est passée : le reproche principal, fondé sur la vitesse et le manque de profondeur des analyses faites par les médias, concerne une information alors plus sensationnelle que véritablement informative.

Si ce constat récurrent arrive après un rapide survol de toutes les sources médiatiques impliquant des journalistes avec nos précédents interlocuteurs, il est posé dès que le mot journaliste intervient dans notre question adressée à Elie, 23 ans. « Les médias, c’est, pour moi, la manipulation des masses », pour retranscrire la franchise du jeune homme, qui d’ailleurs, avoue n’utiliser que les réseaux sociaux pour se tenir informé. « Les journalistes tendent à déformer les faits réels pour présenter leur vision des choses. », ne serait alors possible qu’un journalisme intéressé selon lui. « Y aurait-il donc un journalisme neutre ? » Elie répond par la négative à notre question, invoquant une certaine logique de la polémique et du buzz, s’appuyant sur l’affaire Fillon dont l’unique but serait « de démonter une tête de proue de la politique française ». Le journalisme intéressé ne s’intéresse qu’à ses destinataires. Il a oublié le fait en lui-même ; voici ce qu’aurait pu dire Elie, assis sur sa fontaine des Jacobins.

Se renseigner par Facebook, voilà qui est commun à Camille et Tania aussi, qui ne considèrent le travail du journaliste guère plus vaste qu’une « recherche de scoops », rendant la réalité « partielle ». « Internet n’est pas une source fiable », nous confirme Camille après avoir admis que c’était quand même sa première source d’information. Une jeune fille et sa correspondante espagnole à qui nous avons demandé ce qu’elles pensaient du journalisme en général nous répondent la même chose : « on sait pas trop ce qu’on peut trouver sur internet », même si Léa* (*prénom inventé), 14 ans, affirme qu’elle cherche à « savoir ce qu’il se passe vraiment » en privilégiant des sites officiels. Un média très paradoxalement sur-utilisé, donc. Source d’une information complexe mais pourtant rapide, accessible et complète, elle reste majoritairement évoquée dans ce sondage aléatoire, et unanimement reconnue comme trop vaste pour constituer un vivier d’articles fiables et objectifs. Pour François et Gabriel, tous les deux âgés de 20 ans, tout se fait selon le « prisme » de la subjectivité, « ce qui est un scandale », assure François. « Tout reste en surface ».

Ce qui semble bien résumer l’avis urbain sur la question du journalisme.

Le rôle du journaliste et son avenir

Si la prolixité certaine de nos interlocuteurs qui prennent volontiers le temps de nous expliquer ce qu’ils pensent de la situation médiatique en France nous permet de comprendre qu’ils en ont plus contre l’idée de journalisme elle-même que contre un corps de métier qui lui serait lié, peu d’entre eux se résolvent à prendre notre question au pied de la lettre. Allez-y, dites-nous ce que vous avez contre les journalistes, ils sont en face de vous, dites-leur : qu’est-ce que vous en pensez, quelle est votre relation avec eux ?

Malgré que le travail qu’il fournisse semble globalement desservir l’idée que nos passants se font du journalisme, l’acteur du métier en lui-même bénéficie de leur clémence : l’exigence journalistique est soulignée par Samuel. « Ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir être journaliste », nous déclare-t-il, invoquant un « choix éthique », celui de l’objectivité. L’idée d’un travail ascétique et contraignant reprend l’idée de Camille, qui souligne le paradoxe du journaliste dont l’exercice est « cool mais compliqué». François met l’accent sur l’utilité du médiateur entre l’événement et le relecteur des événements, entre celui qui reste et celui qui passe : « c’est un métier crucial, il ne faut pas qu’il disparaisse. C’est hyper important ! ».

Une reconnaissance qui ne va pas sans de nouveaux reproches censés aiguiller une réflexion plus satisfaisante et plus légitime du journaliste sur son sujet. Virginie nous suggère vivement de nous détacher du sensationnel pour honorer la primauté de l’information en elle-même. D’une certaine manière, c’est ce que nous a glissé Danielle à mots couverts lorsqu’elle déplorait, un magazine -uniquement pour les mots-croisés, nous rassure-t-elle- à la main, « que les journalistes ne soient pas plus indépendants. ». Leur orientation, trop évidente, dessert leur discours ; auquel elle ne prend pas la peine de s’intéresser. « Ils accordent trop d’importance à des futilités », qui éloignent de la source et de la base journalistique : le fait. Une voix, discordante, qui se perd dans le fatras de la subjectivité et qui se méprend dans son but, qui dévie de l’objet-même de son attention : l’ombre du journaliste a fini par couvrir tout l’événement. Ce qui nous renvoit à l’impossible pureté du journaliste énoncée par Elie. Finalement, le sentiment dominant se pose comme la lassitude. « On en a marre », pour citer François.

Ou alors, assez paradoxalement, le métier de journaliste est comme « la boucle de l’info » (pour reprendre l’expression dont Camille s’est servie pour qualifier le vague déjà-vu qui caractérise toutes les actualités dont elle prend connaissance), toujours répétitif et jamais nouveau : et quelque soit le média et le journal que l’on consulte, peu importe ses prétentions, seul compte le fait sur lequel se base l’article. Effets du ras-le-bol collectif de voir la subjectivité s’immiscer dans un débat parallèle ? Si l’avis partagé par tous que le journaliste, comme figure, est globalement incapable de retranscrire avec exactitude et légitimité ce à quoi il assiste, serait-il au destinataire, à l’audience à retirer de ce pêle-mêle journalistique la seule constante de l’événement, le moyeu d’une roue dont les rayons se diffractent selon le prisme de l’opinion ? Mais de ce brouhaha informel (celui des réseaux sociaux), le seul acteur n’est pas le journaliste. « Avec la vitesse, la flemme » (deux critères selon Elie); le désir de facilité pour se tenir informé, le passant lui-même passif passe sur les posts, fondus dans les publications de tous types, confondus avec les notifications intempestives de nos applications diverses, il court et court la montre au cou comme soumis aux battements du temps. Puissante remise en cause du journaliste lui-même dans sons stoïcisme et son éternité.

Un rôle ambigu et un avenir peu évoqué, sauf par François qui nous souhaite une longue vie et « bon courage » ; journaliste et journalisme s’accordent pour présenter à la rue une face salie par le temps et usée par les scandales médiatiques. Figure de l’immobilité figée quand on scroll de la guerre en Syrie jusqu’aux scandale des costumes Fillon, la place du journaliste slalome entre les posts virtuels et les journaux qui s’empilent : quand va-t-il renoncer à sa constance ? Et se résigner à la fidélité ? Don Juan de l’inconstance et de l’adultère, sa légitimité a du mal à s’établir : lunatique et déraciné, le journaliste reste en deçà du destin qu’il s’envisageait. Son rapport à la réalité pose question, sa relation diplomatique avec les passants qu’il observe est médiocre, surtout nourrie pas la désillusion de ces derniers quant à un rôle-clé qui est peut-être mal compris. Finalement, nous n’avons pas posé la question du journalisme en France comme si nos perspectives avaient été de faire des lamentations d’un tableau de la situation médiatique française, mais c’est ce qui nous a permis de dresser, justement, un tableau de lamentations. Qui survivra à la rue passagère avec les témoignages de ses passants.

Enquête : Louise Bigot, Valentine Iat, Emma Gresinski

Texte : Emma Gresinski

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