Rollo Greb Editions

Chez le disquaire

Oh vous êtes là vous ? Vous cherchez ? Le vrai lieu ?… Je ne sais pas trop quoi vous dire… Le meilleur lieu reste encore celui où l’on se plaît non ? A mon avis le vrai lieu, ce serait… Bon, je saurais pas décrire ou écrire quelque chose comme ça, mais s’il y a quelque chose dans la vie qui puisse approcher une définition du vrai lieu, c’est bien la musique. Du coup je vous propose cinq albums, dans des styles les plus variés possibles, qui se rapprochent par leur thématique, leur sonorité ou autre de cette idée, ça vous va ? Comment ça c’est un texte écrit et vous n’avez aucune possibilité de me répondre ? Ça c’est votre problème.

Baloji – 137 Avenue Kaniama (2018)

Depuis que l’album est sorti j’harcèle mes amis avec cet album, et je ne saurais dire à quel point je l’aime. Baloji a un son assez unique, et ce de par ses influences. Considérer cet album comme un album de rap, ce serait réduire énormément la diversité qui s’en dégage : rap donc, mais aussi électro, et surtout afrobeat et des musiques traditionnelles africaines.

J’avais connu le travail de Baloji par son single Spoiler (fortement conseillé : https://www.youtube.com/watch?v=lbFPxMo48AA) qui se démarquait par ses chanteurs africains et ses sonorités afrobeat. En ressort donc des sonorités très dansantes et festives dans l’ensemble, mais on ne se lasse pas de ces morceaux car ils apportent toujours une touche originale et innovante, sans compter que les morceaux comme Peau de chagrin – Bleu de nuit rendent au final un album très équilibré et donnent une réelle densité à l’album.

En plus donc de la musique en elle-même, qui est d’une incroyable richesse, il ne faut pas oublier les paroles. Si dans le rap conscient ou l’afrobeat, qui puisent leurs origines en partie dans les contestations sociales, les textes de l’album ne sont pas en reste et participe pleinement à la beauté du tout. On peut voir cette affiliation par le message politisé, comme dans Bipolaire – Les Noirs qui nous parle de la passion toute néocolonialiste de notre bon Vincent Bolloré national : « comment faire l’amour à un noir ? Il faut le surmonter ». Cependant le texte ne limite pas à ces revendications, qui sont largement diluées dans ce que je n’hésiterais pas à qualifier de langage poétique, et qui donne au tout une ambiance très particulière. Une ambiance de retour aux origines, à la maison, festive et nostalgique. Le vrai lieu donc ? Si l’on veut.

Strapping Young Lad – City (1997)

Vous comptez prochainement démolir une maison ou vous voulez emmerdez votre voisin qui écoute du Jul avec le volume à fond ? Ne vous inquiétez pas, cet album est fait pour vous. Strapping Young Lad est le résultat de la folie de Devin Townsend, guitariste et chanteur canadien de métal progressif qui abandonne ses sonorités douces et mélodieuses pour un style que certains qualifient de « death black thrash indus » (merci Metalorgie). Accompagné donc par Byron Stroud, Jed Simon et surtout Gene Hoglan, aka l’horloge atomique, la musique du groupe, en plus d’être extrême (sans blague), est particulièrement barré. Vous l’aurez compris, non seulement on ne va pas dans la dentelle, mais on lui défonce la gueule à la dentelle, et avec le premier objet contendant venu.

Mais alors pourquoi parler de cet album ici ? Ça ne fait pas très « vrai lieu » comme qui dirait, le seul lieu étant la ville donc, dépeinte dans tous ses aspects, des plus déprimants aux plus puissants. Et pourtant, malgré l’hermétisme qu’offre les musiques extrêmes, une fois que l’on dépasse le premier stade du « c’est du bruit », on découvre une musique qui nous saisit aux trippes. Mais l’album n’est pas juste une haine en disque balancé à qui voudrait bien l’entendre (en plus le cynisme et l’humour pipi-caca typique de Devin), il est avant tout très humain. Si cet album me parle, c’est qu’en plus d’être un excellent défouloir, il me remonte le moral, me fait me questionner, me motive, mais aussi me déprime, m’angoisse, m’énerve et même m’agace. Je ne pense clairement pas pouvoir dire au premier néophyte venu ce que cet album va représenter pour lui ou même de manière générale, mais pour moi, c’est dans cet album que je me plonge quelles que soit les circonstances et j’y suis toujours bien accueilli par un sublime « Are you listening? Are you? Fuck you! A new time has come, ladies and gentlemen… boys and girls… welcome the fuck home! ».

M83 – Dead Cities, Red Seas & Lost Ghosts (2003)

Après la tempête, le calme donc. On passe à la France avec M83, qui a récemment connu un large succès avec leur album concept de plus d’une heure « Hurry Up, We’re Dreaming » (dont l’écoute est fortement recommandée). D’ailleurs j’ai hésité entre cet album et le sublime Perdition City de Ulver, mais le thème de la ville était déjà pris. M83 est un groupe vraiment intéressant de par ses sonorités et leur évolution : d’une musique électronique fortement influencée par le rock, le shoegaze, on passe à une musique bien plus organique avec l’ajout de musiciens et une ambiance toujours héritée du shoegaze mais bien plus positive. Dead Cities, Red Seas & Lost Ghosts fait donc partie de cette première période, étant à l’époque le deuxième album du groupe (et le dernier en duo).

Le groupe fait ressortir dans cet album toute l’influence shoegaze qui leur est propre et c’est en cela que l’album est réellement performant selon moi. Si le shoegaze se caractérise par sa nonchalance et sa nostalgie, voire sa mélancolie prégnante, avec un son ample, avec des pédales d’effets en surnombre, le son électronique des claviers de M83 amplifie l’aspect onirique de l’album. Les harmones au clavier, les effets et tout l’aspect parfois bruitiste des interludes ou de certains morceaux rendent un effet de reconstitution mémoriel. De même que le souvenir est fragmenté, en particule, recollé parfois grossièrement, le son très rugueux de l’album retranscrit cette remémoration, son aspect imparfait, la neige de cette cassette que l’on remet dans le magnétoscope. Mais le souvenir est aussi d’une satisfaction incomparable, apaisante et rassurante. L’album dégage parfaitement cette impression de nostalgie d’un temps passé mais qui reste un cocon dans lequel on aime se replonger.

Mastodon – Cold Dark Place (2017)

J’ai généralement du mal avec Mastodon. C’est un excellent groupe, entre stoner, sludge, et métal progressif, tout ce que j’adore en somme, mais étrangement la sauce ne prend pas. Or, par une fortuite grâce, il se trouve que ce LP de quatre morceaux me parle vraiment, peut-être de par l’absence de pâte sludge et stoner, une plus forte prédominance de l’acoustique et une ambiance qui est moins grandiloquente comparée à d’autres albums. Le LP, même si grandiose comme Mastodon peut le faire, a un penchant bien plus posé, voire contemplatif, sans pour autant perdre en densité et complexité de composition. Et c’est justement là une des qualités impressionnantes de Mastodon ; réussir à créer une continuité entre chaque partie d’une chanson, qui ont parfois une rythmique et une harmonie radicalement différentes sans pour autant gêner l’auditeur ni casser le morceau. L’album est clairement d’une teinte bleutée pour moi et cela vient sûrement de l’artwork du LP. Signé par Richey Beckett, il colle pour le coup totalement à l’ambiance générale de l’album, très détaillé, imposant et calme, on a envie de se plonger indéfiniment. Il n’y aurait pas grand chose à ajouter sinon continuer à détailler la musique de cet album. Le mieux reste encore de l’écouter directement plutôt que d’énumérer ses qualités.

Totorro – Come to Mexico (2016)

Décidément, encore un groupe francophone, je vais finir par être chauvin à force, mais qu’on me pardonne, le quatuor de math rock rennais est vraiment trop incroyable. Si à la base orienté post-rock et post hardcore avec leur premier EP éponyme et leur premier album « All Glory To John Baltor », le style vire dans une toute autre ambiance avec leur deux albums suivant : « Home Alone » et « Come to Mexico » et la transformation est plus que réussie. Adieu donc le chant hurlé, la musique est purement instrumentale et les rares voix ne font que les backs, adieu ambiance pesante et agressive, bienvenue joie et amusement, on abandonne la charte graphique typique d’un post rock déprimé pour des pochettes minimalistes aux couleurs chaudes. J’aurais bien pu parler du premier album, mais le second vient de sortir, donc autant lui faire de la pub, d’autant que plus je l’écoute, plus je l’apprécie, alors que j’aimais déjà énormément.

Cet album c’est clairement l’album « 100% repos » pour moi. Si l’énergie était très agressive avant, celle-ci devient incroyablement plus positive et exaltante. L’album (tout comme le précédent) est une joie à écouter, non pas juste pour son ambiance positive et ses sonorités mais aussi pour ses qualités de composition. C’est clairement un de ces albums que j’emporterais sur une île déserte pour me redonner le moral, il a cette capacité à me faire retourner en enfance et me rendre de bonne humeur comme peu d’autres choses. On commence comme « Home Alone » avec une introduction tout en douceur puis vient la purée : l’incroyable « Gérard Blast », « Saveur Cheveux » et autres, entrecoupés de titres comme « Clara mystère » qui donne envie de se reposer près d’un feu de cheminée ou « 100% repos » qui a un nom assez explicite (et dont le clip est très cool), et encore d’autres titres que je vous laisse découvrir. On finit en apothéose avec un de ces morceaux que je trouve parfait, toute en progression et efficace : « Come to Mexico » qui clôt cet album et qui donne envie de partir en voyage (à Mexico ?), ou de courir comme un gosse dans l’herbe, ou plein de trucs, enfin tout ça à la fois. Bref écoutez-le et laissez-vous transporter par cette musique, qui ne finit jamais de me réjouir et de me faire retourner en enfance.

Rex Pilgrim

Photo : Disquaire Day, le Dauphiné Libéré

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *