Rollo Greb Editions

34 voie Romaine

Je regarde cette page sur laquelle je suis censée écrire: immaculée.

Elle n’est pas ternie par un langage maladroit. Sa virginale blancheur illustre ce vide de mots et ce trop plein de pensées. Rien n’est encore figé, rien n’est encore inscrit, tout reste à créer.

Les mots et les formules quant à elles se précipitent en mon esprit. Elles s’entrechoquent, s’harmonisent, se modifient, cherchant à fabriquer du sens, à naître, à dire quelque chose. Mais quoi ? Qu’est-ce que cette danse intérieure signifie ? Que veut-elle me dire ? Que me presse t-elle de graver sur la page ? Moi-même en écrivant ces quelques mots je ne le sais pas. Je les retiens, tant bien que mal, pour faire durer ce ballet spirituel.

Mais qu’importe après tout.

Le plus important n’est t-il pas justement cette profusion de pensées, d’images et d’idées qui germe et ne demande qu’à fleurir ? Toutes ces histoires que l’on se raconte, que l’on invente en partant d’un détail, d’une chanson ou d’un visage. Le fait-on pour produire un texte et remplir cette terrifiante page blanche ?

Non, je ne crois pas non. Personne ne sait quoi faire. On suit l’inspiration, on avance. On attend soi-même, son cœur. On attend que cela devienne impossible à contenir en soi, insupportable. Cette envie de crier, de se réconcilier, de dire une colère, un rêve ou de ne rien dire seulement de suivre le fil de ses idées, des ses rêves. On prend, on recueille les choses au fil de nos nuits sans sommeil, dans notre imagination et on écrit. On tape à la verticalité ou à l’horizontalité.

Mais n’est-ce pas dans ces instants que l’on chérit et fait durer que toute la magie opère ? Le Vrai Lieu serait alors quelque part perdu dans notre esprit. Un endroit, sans définition précise ni contour, où il nous est possible d’acquérir un supplément d’âme. Où notre pensée est encore à l’état brut, indépendante de notre volonté et il nous arrive parfois de récupérer une bribe de nos idées et là tout s’enchaîne, tout s’accélère. Notre imagination s’emballe et s’ouvre alors une réalité parallèle, un univers tout entier fondé par notre pure subjectivité et modulable à souhait selon nos désirs. Mais cela implique alors que nous sommes multiples tout en étant uniques : chaque être est un cosmos à lui seul où des fables de tous genres et de tous propos gravitent. Les écrivains, les réalisateurs, les compositeurs et j’en passe sont ainsi ceux qui retranscrivent, ou du moins qui essaient de donner forme à ces sculptures d’imagination, peut-être même du Vrai Lieu. Ils créent des portails entre ces mondes pour les faire communiquer, s’enrichir et s’imbriquer.

Mais reprenons au début.

Ce sont le détail, la subtile mais intense émotion qui attirent l’œil ou l’esprit et qui sont à l’origine de notre création imaginaire. Or, sommes-nous attentifs ? Sommes-nous assez attentifs ? Probablement pas. Mais pourquoi alors ? Pourquoi ? J’avance, on avance sans prendre le temps de prendre le temps. Sans se soucier finalement de ce qui rappelle la beauté infime de la vie.

Pourtant nous avons été réceptifs. Tous déjà à un certain moment: pendant l’enfance. On était étonnés, attirés, émerveillés par un rien. On se laissait surprendre par un regard, un coquelicot qui danse au vent rien que pour nous ou encore les rayons du soleil qui passent et disparaissent à travers les nuages. Toutes ces soit disant insignifiantes petites choses, d’une beauté simple, discrète, nous imprégnaient et déposaient en nous leur images ; une émotion. Nous en avons fait nos rêves, notre propre monde, la base de nos histoires sans pour autant en avoir eu réellement conscience. La question est alors de savoir comment revenir à ce moment de notre existence : l’enfance. C’est bien le temps de l’insouciance mais il rime surtout avec innocence.

L’innocence.

Est-ce que ce n’est pas là où l’on voudrait tous revenir ? A ces instants de sagesse, de pur bonheur. A ce vrai lieu. Le lieu de notre enfance, là où l’on s’est construit, là où l’on a grandi. Finalement notre monde se fonde en puisant sa source dans notre imagination qui repose elle-même sur notre propre innocence. Comme le noyau, le soleil de notre univers, là où la première pierre fut posée et le foyer édifié. Le vrai et l’unique lieu qui brillait autrefois…

Mais ne nous lamentons pas sur notre perte. En est-elle même une ? Ne tombons dans cette nostalgie si épuisante et pesante. Ressaisissons-nous et au boulot coco ! Retrouver cette fascination qui nous éveillait tant est à notre portée. Peut-être pas si immédiate comme nous pouvions l’espérer mais bien là, en nous. La réponse d’ailleurs ne se trouve peut-être même pas dans l’innocence.

Après tout, je ne le sais pas plus que vous, je suppose, j’aime à croire, j’espère.

Est-ce que l’on sait que l’on est innocent quand nous sommes enfant ? Je ne pense pas.

L’innocence, le terme même, advient quand on regarde derrière soi, quand on se rend compte qu’on ne l’a plus, quand on acquiert finalement ce qu’on appelle l’expérience. Les deux états contraires et pourtant si complémentaires de l’âme humaine, comme dirait William Blake, ne peuvent alors se comprendre l’un sans l’autre. Pour réaliser que l’on avait quelque chose, ne faut-il pas d’abord le perdre ? L’innocence devient, demeure alors innocence à travers l’expérience. Cependant, on ne fait pas que la garder, la préserver car cette fois, contrairement à l’enfance, nous sommes pleinement conscient de ce dont nous avons l’expérience. C’est alors à ce moment que tout éclot, ou dans ce mystérieux lieu, selon certains, que nous pouvons retrouver ce petit être intérieur si précoce et si longtemps caché sous les décombres accumulés par les dures secousses de la vie.

Il est alors temps pour vous ; pour moi ; pour nous : to free ourselves to be ourselves and only we will be able to see ourselves. So let’s be experienced !

Kinette.

Photo : wikipédia

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *